RT avance ses pions en Afrique et ouvre un nouveau bureau en Algérie

En Algérie, où certains journalistes étrangers sont à la merci du gouvernement pour exercer leur travail, le média de propagande russe RT, anciennement Russia Today, vient d’implanter un bureau local. Une drôle de conception du pluralisme et le signe d’une nouvelle stratégie de déploiement du réseau RT, sur laquelle RSF a enquêté. 

Depuis le 18 mars 2023, la journaliste algérienne Yasmine Moussous se présente sur son compte Twitter comme directrice du premier bureau Algérie de RT, la chaîne internationale financée par le Kremlin. Cette présentatrice renommée passée par Sky News Arabia avait déjà travaillé une première fois pour la version arabophone de la chaîne basée à Moscou, RT Arabic, pour laquelle elle couvrait l’actualité en Algérie et avait notamment réalisé en 2020 une interview du président de la République algérienne Abdelmadjid Tebboune. Suite à un court passage sur la chaîne Al Arabiya, Yasmine Moussous avait posté en octobre 2022 sur ses réseaux sociaux un mystérieux message annonçant un nouveau projet et un retour imminent en Algérie. 

L’implantation d’un bureau local de RT en Algérie est désormais actée. “Yasmine Moussous dispose déjà d’une accréditation officielle. Une demande d’accréditation pour un deuxième journaliste a été déposée pour renforcer ce bureau”, a confirmé une source locale à RSF. 

Jusqu’à présent, le bureau a largement couvert les déplacements à Alger du secrétaire du Conseil de sécurité russe Nicholaï Patrouchev, en février 2023, puis celui de la présidente du Conseil de la Fédération de Russie Valentina Matvienko, le 16 mars dernier. Hormis les duplex réalisés lors de ces visites d’officiels russes à Alger, le bureau n'a pour l'instant produit aucun reportage local ni pour RT France ni pour RT Arabic. Contactée par RSF, Yasmine Moussous a regretté de ne pas pouvoir répondre à nos questions et nous a invités “à prendre contact avec la direction de la chaîne à Moscou”. 

La préférence d’Alger pour les médias sous contrôle politique



Le traitement dont bénéficie RT en Algérie contraste avec celui réservé à d’autres médias internationaux. Mercredi 22 mars 2023, deux ex-collaborateurs de la rédaction de France 24 qui étaient poursuivis pour ‘publication pouvant porter atteinte à l’intérêt national’ ont été relaxés de ce chef d’accusation mais tout de même condamnés à payer des amendes pour avoir reçu des fonds de médias étrangers en Algérie. Accusée d’"hostilité manifeste et répétée" contre le pays et “ses institutions”, la chaîne internationale française est privée d’accréditation depuis le 13 juin 2021 et interdite de travailler sur le territoire. Les autorités algériennes éconduisent les médias qui leurs déplaisent. Le 9 avril 2019, Aymeric Vincenot, ancien directeur de l’AFP à Alger, a ainsi été expulsé du pays.



Les médias étrangers qui demeurent autorisés à exercer en Algérie sont peu nombreux. Impossible de consulter la liste détaillée ou de connaître les critères. Le ministère de la Communication demeure injoignable. Les rédactions d’Al Jazeera, d’Al Arabiya, d’Al Hurra, de la Deutsche Welle, des agences AP, Reuters et AFP, et donc de RT sont dûment autorisées et accréditées à Alger. Mais pour pouvoir exercer leur travail, ces médias étrangers sont à la merci du gouvernement : “une situation compliquée, qui devient intenable”, confie anonymement à RSF un journaliste membre de l’une de ces rédactions.



En Algérie, l’octroi des accréditations aux journalistes étrangers est l’objet de chantage de la part des autorités. Les accréditations individuelles ne sont valables qu’un an et peuvent être révoquées à tout moment au bon vouloir du ministère. Au caractère arbitraire de l’octroi du “sésame” s’ajoute une conception très politique et discriminatoire de la "liberté" d'exercer le métier de journaliste : “Il est courant en Algérie que les journalistes étrangers accrédités soient empêchés de travailler ou interpellés par la police, alors que d’autres non accrédités mais considérés comme ‘tolérés’ sont conviés par les autorités à couvrir des événements importants”, explique un journaliste local interrogé par RSF.

De toute évidence, ces contraintes ne sont pas imposées à RT, dont la ligne éditoriale est alignée sur la politique étrangère et les intérêts, tant économiques que diplomatiques, de la Russie, un allié et un partenaire commercial de longue date de l’Algérie. Les deux pays ont multiplié les gestes de rapprochement début 2023. Leur coopération militaire a été renforcée et Moscou a publiquement soutenu l’adhésion d’Alger aux BRICS, l’alliance constituée par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud. En mai 2023, le président Tebboune sera reçu par Vladimir Poutine à Moscou pour une visite d’État.



Les nouvelles tentacules de RT suite aux sanctions européenne

Au-delà des liens stratégiques entre les deux pays, l’arrivée de RT en Algérie est consécutive aux sanctions prises contre la chaîne de l’autre côté de la méditerranée : début mars 2022, en réponse à l'invasion russe en Ukraine, l’Union européenne (EU) interdisait à RT et à Sputnik de diffuser leurs contenus sur son territoire. Des sanctions rapidement esquivées grâce à des sites miroirs permettant de contourner le blocage de leurs sites web par les fournisseurs d’accès à Internet européens, sans que les internautes aient besoin d’installer un VPN (réseau privé virtuel). De fait, ces sanctions ont ouvert la voie à un redéploiement du réseau international de RT. 

Depuis mars 2022, le siège de RT à Moscou a les yeux rivés vers le continent africain où elle cherche à s’installer durablement. À l’unisson avec le Kremlin qui étend déjà son influence dans de nombreux pays de la région, grâce notamment au déploiement des mercenaires du groupe paramilitaire Wagner en Libye, au Soudan, en Centrafrique, au Mozambique et au Mali. RT prospecte aussi du côté du Kenya une campagne de recrutement a été lancée en février 2022 ou encore en Afrique du Sud pour y établir un hub anglophone pour l’Afrique.



Les recherches de partenaires pour l’établissement d’un bureau africain francophone vont également bon train. Déjà disponible au Maghreb, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso et au Cameroun, RT cherche à s’étendre au Mali où des contacts ont été pris en mars 2022 avec la rédaction de Maliactu pour la mise en place d’un partenariat stratégique. En Tunisie, RT a recruté une correspondante en décembre 2022.



Pour le chercheur Maxime Audinet, auteur de l’ouvrage Russia Today (RT) - Un média d’influence au service de l'État russe, interrogé par RSF, il y a une logique d'agrandissement en Afrique. L’audience francophone de RT au Maghreb est très forte, et implanter un bureau francophone en Afrique serait plus simple à Alger ou à Tunis qu’à Bangui ou à Bamako [] RT pourrait aussi adopter le même modèle que Sputnik qui installe des correspondants dans beaucoup de pays pour mieux mailler le terrain.” Sputnik, l’autre agence de presse multimédia internationale entièrement financée par l’État russe, n’est pas en reste. En juillet 2022, peu de temps après le placement en liquidation judiciaire de sa rédaction en France, Sputnik lançait la plateforme francophone Sputnik Afrique, qui offre aujourd’hui une large couverture de l’actualité du continent, et particulièrement du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Deux correspondants de Sputnik sont d’ailleurs établis en Algérie, et travaillent actuellement sans accréditation.

RT regarde au sud mais n’a pas pour autant abandonné ses activités européennes. Le 15 novembre était lancé RT Balkan, nouveau site en serbo-croate. Dans la foulée, RT annonçait  qu’une chaîne de télévision verrait le jour courant 2024. Le bureau de RT France, bien que mis sous liquidation judiciaire, continue en ce début 2023 de produire des contenus sur le territoire et sa rédaction comme son studio TV, basés à Boulogne-Billancourt, sont toujours actifs. Les programmes de RT France TV sont accessibles avec un VPN hors Europe.

Les méthodes et le calendrier du redéploiement du réseau RT demeurent nébuleux. Interviewée par RSF, une ancienne journaliste de RT France qui a souhaité rester anonyme confie : “Tout est centralisé et décidé à Moscou. Il y a une stratégie de redéploiement mais personne ne sait rien en interne. Lors du lancement de la campagne de recrutement de RT au Kenya, Xenia Fedorova [directrice de l’information de RT France, de nationalité russe], ne semblait même pas être au courant”. Les plans des stratèges moscovites sont pourtant de plus en plus lisibles.

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